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Sunday, January 31, 2010

Baudelaire: La Chambre Double

Mariette Lydis - La Chambre Double, 1948
etching/aquatint
(http://www.idburyprints.com/)


Superb depiction of Eternity as space of erotic dreaming! Eternity, desirable as only dreams are, fragile as only dreams are. And Time, horrific as a spectrum, killing the forever and imposing the stupid present.

Note the elegant accolade to Chateaubriand, enamored of his imaginary sylphide: the great line of French poetry!

The illustration of Michèle Battut, with her subtle minimalism: the space of erotic desire is inside, the present, of prosaic indifference and potential hostility, is just there, outside the window.




Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. -- C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.

Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie.

Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici? Qui l'a amenée? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté? Qu'importe? la voilà! je la reconnais.

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration.

A quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? O Béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde!

Non! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices!

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac.

Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite d'un manuscrit.

La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.

Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l'almanach où le crayon a marqué les dates sinistres!

Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.

Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas! féconde en caresses et en traîtrises.

Oh! oui! le Temps a reparu; le Temps règne en souverain maintenant; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit: Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie!

Il n'y a qu'une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.

Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse avec son double aiguillon. -- Et hue donc! bourrique! Sue donc, esclave! Vis donc, damné!


Now look at the lithograph of Bernadette Kelly: I think is offers a more dramatic interpretation, Forever and Now seem to be together, in intimate fight, superb Forever and insoleht Now



Here is an English translation:

A room that resembles a reverie, a truly spiritual room, in which the motionless atmosphere is lightly tinted with pink and blue.

There the soul takes a bath in laziness, scented with regret and desire. --- It is something like twilight, bluish and pinkish; a dream of sensual delight during an eclipse.

The shape of the furniture is elongated, prostrate, languid. The furniture appears to be dreaming; it seems to be endowed with a somnambulate life, like vegetables or minerals. The fabrics speak a mute language, like flowers, like skies, like setting suns.

On the walls, no artistic abomination. Relative to the pure dream, to unanalyzed impression, definite art, positive art is a blasphemy. Here, everything has the sufficient clarity and the delicious obscurity of harmony.

An infinitesimal fragrance of the most exquisite selection, to which is blended a very-light humidity, swims in this atmosphere, where the slumbering spirit is rocked by hot-house sensations.

Muslin rains abundantly before the windows and the bed; it overflows in snowy cascades. On the bed the Idol is sleeping, the queen of dreams. But how has she come here? Who brought her? What magical power installed her on this throne of reverie and of sensual delight? What does it matter? There she is! I recognize her.

There indeed are those eyes in which flame cuts through twilight; those subtle and terrible lamps that I recognize by their frightening malice! They draw, they subjugate, they devour the gaze of he who is imprudent enough to contemplate them. I have often studied them, those black stars that command both curiosity and admiration.

To what benevolent demon do I owe being thus surrounded by mystery, silence, peace, and perfumes? Oh Beatitude! That which we generally name life, even in its happiest expanses, has nothing in common with this supreme life which I now know and which I savor minute by minute, second by second!

No! There are no more minutes, no more seconds! Time has disappeared; it is Eternity that reigns, an eternity of delights!

But a terrible, heavy knock resounded at the door, and, as in infernal dreams, it seemed to me that I had been struck in the stomach by a pickaxe.

And then the Specter entered. He is a bailiff who has come to torture me in the name of the law; an infamous concubine who has come to cry poverty and to add the trivialities of her life to the pains of my own; or else the messenger boy of a magazine editor, come to demand the next installment of a manuscript.

The paradisiacal room, the idol, the queen of dreams, the Sylph, as the great René would say, all of that magic has disappeared at the brutal knock struck by the Specter.

Horror! I remember myself! I remember myself! Yes! This hovel, this abode of eternal boredom, is indeed my own. Here is the stupid, dirty, worn furniture; the stove with neither flame nor ember, soiled with spit; the sad windows upon which the rain has traced trails in the dust; the manuscripts, covered with corrections, incomplete; the almanac upon which a pencil has made note of sinister dates!

And that perfume of another world, upon which I intoxicated myself with a perfected sensibility, alas! It has been replaced by the fetid odor of tobacco mixed with an unidentifiably nauseating odor of mildew. What one breathes here now is rancidity and desolation.

In this world so narrow, but so filled with disgust, a single familiar object smiles at me: the laudanum vial; an old and terrible friend; like all friends, alas!, fecund in caresses and in betrayals.

Yes! Yes! Time has returned; Time rules as sovereign now; and with the hideous old man has returned all of his demoniacal train of Memories, Regrets, Spasms, Fears, Anguishes, Nightmares, Angers, and Neuroses.

I assure you that now the seconds are forcefully and solemnly accented, and each one, bursting from the clock, says: I am Life, insupportable, implacable Life!

There is only one Second in human life whose mission it is to announce good news, good news that causes everyone an inexplicable fear.

Yes! Time rules; it has reestablished its brutal dictatorship. And it prods me with its double goad. -- Gee-up now, you ass! Get to work, slave! Get on with your life, damned one!


Mariette Lydis - La Chambre Double, 1948
etching/aquatint
(http://www.idburyprints.com/)



(Baudelaire)

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