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Monday, January 08, 2018

Céline et son monde

Céline, dans une photo de 1932
Agence de presse Meurisse
(source: Bibliothèque nationale de France)
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Ce qui m'intéresse chez lui, c'est surtout l'usage très judicieux, efficace qu'il fait de cette langue entièrement artificielle – entièrement littéraire – qu'il a tirée de la langue parlée. Langue constamment en mouvement, parce que sa syntaxe implique un perpétuel porte à faux, qu'il utilise comme une "lancée", comme une incitation presque mécanique au lyrisme (une fois embarqué dans sa phrase, il lui faut accélérer coûte que coûte comme un cycliste). Il s'est forgé un instrument qui par nature ne pouvait pas être maîtrisé : il ne pouvait que s'y livrer – comme d'autres se risquent à la drogue (Julien Gracq, Arts n° 13, 22-28 décembre 1965)

Un des plus importants écrivains francais du vingtième siècle, apportant dans ses romans des novations de la langue tout-a-fait inattendues. Et son monde a soi. Le monde de ses livres, de ses mots et phrases. Le monde de ses convictions politiques. L'auteur du Voyage au bout de la nuit écrivit aussi Bagatelles pour un masacre. D'une part l'ouvreur des sentiers fertiles en literature, d'autre part l'antisémite tous-azimuts, avec armes et bagages dans le camp Nazi. Parmi ses camarades de route Drieu la Rochelle, Benoist-Méchin, Gen Paul, tous invités de temps à autre chez l'ambassadeur allemand Otto Abetz; plus tard son avocat serait rien autre que Me Tixier-Vignancour.

Son monde est un tout entier. On ne peut pas ignorer un aspect pour en illustrer mieux l'autre. Mais peut-on expliquer un aspect par l'autre? Dificile de repondre. Quand-même on doit en penser.

Il y a dans Céline un homme qui s'est mis en marche derrière son clairon. J'ai le sentiment que ses dons exceptionnels de vociférateur, auxquels il était incapable de résister, l'entraîneraient inflexiblement vers les thèmes à haute teneur de risque, les thèmes paniques, obsidionaux, frénétiques, parmi lesquels l'antisémitisme, électivement, était fait pour l'aspirer. Le drame que peuvent faire naître chez un artiste les exigences de l'instrument qu'il a reçu en don, exigences qui sont –parfois à demi monstrueuses- avant tout celles de son plein emploi, a dû se jouer ici dans toute son ampleur. Quiconque a reçu en cadeau, pour son malheur, la flûte du preneur de rats, on l'empêchera difficilement de mener les enfants à la rivière (Julien Gracq, Arts n° 13, 22-28 décembre 1965)

En même temps son universe intérieur doit être mis en relation avec le monde extérieur dans lequel il a vécu. Le monde des livres qu'il a écrit, des livres qu'il a lu. Le monde de ses amitiés. Ses mentors et ses admirateurs.  Son milieu littéraire, son milieu politique. Après tout, le contexte de son temps. Peut-être sa veuve avait quelque raison quand elle disait, en 2001 que ces pamphlets existaient dans un contexte historique spécifique (Céline secret). Le contexte n'excuse pas, mais il apporte des explications et des nuances qui sont nécessaires. Parce que les choses doivent être comprises en profondeur. Le bien aussi que le mal. Tous les deux font partie de la même histoire. L'histoire d'un homme, l'histoire de son pays. Et la mémoire doit en garder tout, le portrait dans son intégralité.


(Le Parnasse des Lettres)

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